En 2017, j’ai vu… Le Chevalier D’Eon (Production I.G – Tow Ubukata)

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Le Chevalier D’Eon est l’un des projets anime les plus ambitieux des années 2000. Imaginée par Tow Ubukata au sein d’un circuit media-mix, l’oeuvre offre un regard historico-fantaisiste sur l’un des personnages les plus attractifs du XVIIIe siècle en France, Charles D’Eon de Beaumont. Chapeauté par le savoir-faire de Production I.G, cette oeuvre de 26 épisodes est à la fois une performance technique de haute voltige, mais aussi un habile mélange entre base historique et ingrédients plus modernes.

Le Chevalier D’Eon étant une oeuvre méritant une profonde analyse, nous scinderons notre approche en 3 parties (note d’intention, la matière historique, la technique). L’essentiel de ce regard est de prendre la mesure des efforts – et des sacrifices – faits par le staff pour donner toute la dimension adulte et mature à cette série qui n’a absolument rien à voir avec Lady Oscar.

Ubukata, le 5e Mousquetaire

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Présent à La Maison de la Culture du Japon (Paris, septembre 2007) l’auteur Tow Ubukata (1977) a commencé par rappeler la difficulté qu’un tel projet peut rencontrer pour trouver des producteurs. Le problème n’est pas la thématique, mais bien l’approche de Tow Ubukata. L’artiste précise que Le Chevalier d’Eon était notamment composé de trois grands ennemis du monde de l’animation : des éléments religieux, une quantité abyssale de costumes aux designs très détaillés, et… des chevaux. Le troisième larron de cette liste peut faire sourire mais c’est pourtant un vrai défi que d’animer des chevaux, puisque peu de talents ont les connaissances pour réaliser ces séquences-là (ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la 3D est fortement utilisée, actuellement, pour modéliser les bêtes).

“Quand j’ai présenté ce projet d’anime, 50% des candidats investisseurs se sont immédiatement retirés”

Tow Ubukata

Sur le papier, redonner vie à Versailles représente un vrai coût, parce que les efforts consentis demandent une main d’oeuvre riche et talentueuse. C’est un vrai parti pris, et Tow Ubukata ne se voyait pas faire une série au rabais. Les trois ennemis cités plus haut sont donc affrontés de face, et il a fallu compter sur le soutien du producteur Daisuke Katagiri et de la chaîne WOWOW pour “sortir le monde du divertissement de sa tanière“, estime Tow Ubukata.

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Pour Le Chevalier D’Eon, le staff a eu 10 mois pour produire la série. Il a fallu cinq mois pour rendre un scénario définitif. Au début, les auteurs étaient au nombre de sept, mais les exigences de Tow Ubukata étaient telles que l’équipe a fondu pour se réduire à trois, avec notamment la présence de Yasuyuki Muto (Rolling Girls). La performance est d’autant plus remarquable quand on sait que Le Chevalier D’Eon met en exergue l’utilisation du verbe et le sens de la formule (les dialogues et les twists sont nombreux, et ils sont dans le ton de l’époque). En qualité d’écrivain et ancien étudiant en religion, Tow Ubukata est là sur son terrain d’expression favori. Si vous n’avez pas touché de près à ses travaux (Mardock Scramble ou le très bon Pilgrim Jager), alors Le Chevalier D’Eon récite tout ce que l’auteur aime avec une narration très nourrie, des personnages marqués (et avec une vraie morale), un sens de la dramaturgie, ainsi que pléthore de références : des Illuminatis à la Bible en passant par le personnage de Dante, Tow Ubukata habille intelligemment cette série d’un drapé culturel rattaché avec logique et non pour faire montre de son savoir. Tout est pertinent.

“Le plus gros problème avec ces médias (les anime/manga, N.D.L.R.), c’est leur influence sur le public. Quand quelque chose à marché, tout le monde veut reprendre les mêmes concepts pour décrocher le jackpot. Pour ma part, je m’affranchis totalement de ces contraintes destinées à appâter le public. Je suis un créateur, pas une machine.

Tow Ubukata

Résumer Le Chevalier D’Eon à une compilation de références serait aussi très injuste. L’homme n’oublie pas sa mission, celle de nous raconter une histoire et tout ce que cela comporte. Le développement de la trame et de ses (nombreux) enjeux est fascinant. Le principe est simple, nous ne connaissons pas, jusqu’au dernier segment, la vérité. Nous évoluons dans les pas de D’Eon, subissons les trahisons, les amours perdus, autant qu’on adopte la dualité avec sa sœur et ses profondes interrogations. Une évolution qui trouve naissance dans la passion de l’auteur pour les jeux de rôles, et qui marche parfaitement tant les événements sont difficilement prévisibles mais jamais stupides.

L’histoire comme matière et non comme contrainte

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L’histoire est la suivante : sous le règne de Louis XV, plusieurs cadavres de femmes sont retrouvés dans la capitale. Parmi elle, la sœur du Chevalier D’Eon, Lia de Beaumont. D’Eon, reconnu par ses pairs comme un chevalier de haut rang, mène alors son enquête au côté de Teillagory (son expérimenté maître d’arme), Durand (un charmant épéiste) et le jeune Robin (page de la Reine). Tous les quatre forment les agents secrets du roi, ceux devant régler les affaires les plus obscures de la nation. La mission prend une tournure ésotérique quand on découvre que des Psaumes (le Livre des Psaumes est une partie de l’Ancient Testament, et contient des prières poétiques ensorcelantes) marquent le corps des victimes. D’Eon et ses compagnons doivent donc successivement rejoindre la Russie et l’Angleterre pour mettre la main sur l’auteur de ces méfaits. Ils réaliseront que le secret des Psaumes engage en réalité les plus hautes instances des nations concernées… Sans trop vous en dire, le mot de la fin – magnifiquement mis en scène – s’étend jusqu’à la Révolution Française en gravissant un bon paquet de questions (qui a tué sa sœur ? Qui utilise les Psaumes ? Pourquoi Robespierre s’est-il exilé de France ? Quel est le lien entre la France et la Tsarine de Russie ?)

Il est clair que connaitre un petit peu cette periode de l’histoire de France donnera une saveur particulière à votre visionnage. Si ce n’est pas le cas (je suis moi-même loin d’être un spécialiste) alors la découverte demeurera succulente. Tow Ubukata a veillé à présenter correctement les personnages et leurs prérogatives : ministres, valets, chevaliers, ambassadeurs, reines… La liste des rôles est immense mais sait parfaitement s’apprivoiser. Par contre, en vous renseignant un peu, vous apprendrez à savourer les entorses que s’est permis Tow Ubukata pour son histoire. Par exemple, parmi le mystère qui entoure D’Eon, beaucoup ne savaient pas s’il s’agissait d’une femme ou d’un travesti (des théories s’affrontent). Ce bretteur exceptionnel (à 60 ans il battait les plus fines lames du royaume) a joué de ces rumeurs pour tromper plus d’une fois son monde. Tow Ubukata s’est donc servi de la légende pour donner vie à une sœur (D’Eon avait aussi une sœur mais elle n’est pas mentionnée dans la série) et conférer une dimension spirituelle à son héros : la sœur, Lia, voit son âme prendre possession de D’Eon afin de lui donner une force supplémentaire et partager son passé. Un passage qui se traduit par un dessin plus fin, bien que D’Eon soit déjà d’une grande élégance, et des lèvres plus pulpeuses. Bien vu.

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On ne peut pas lister toutes les variations opérées, mais elles sont assez nombreuses et parfois très malines pour mériter de vous y intéresser. Malgré plusieurs petits accrocs (il y a des fautes d’orthographes parfois grossières) et rabibochages (D’Eon étant né en 1728, il apparaît un peu jeune pour ces événements), le tout est suffisamment bien respecté pour plonger le spectateur au XVIIIe siècle. D’autres anomalies sont à déceler mais ne sont pas, sauf certaines, de véritables erreurs mais plutôt d’amusant clins d’œil (la présence de Robespierre, l’apparition du drapeau français).

Il faut à ce titre saluer l’énorme travail d’Hiroshi Ono, responsable de la direction artistique (décors). Cet artiste de renom, déjà salué par la critique depuis son travail sur Kiki la petite Sorcière, Akira ou Jin-Roh, appartient au studio Fuga. Qu’il s’agisse des ruelles sombres (et un peu crasseuses) de l’époque ou des moulures/peintures murales de Versailles, l’homme a sorti le grand jeu en adoptant un style très réaliste. Le défi était de taille et plusieurs problèmes sont apparus, comme pour la chambre de la reine ou les appartements du roi. En effet, les photos qui devaient servir de références avaient, pour beaucoup, le même angle de vue. L’apport de la 3D a aussi donné un bon coup de main pour des modélisations plus imposantes.

“Les récits de voyages sont toujours les projets les plus difficiles car l’histoire à lieu dans différents pays, donc vous devez créer de nouveaux éléments de fond à chaque fois”

Hiroshi Ono

Voici un échantillon de sa contribution. On apprécie particulièrement son jeu de lumière (ses roughs sont en couleurs) mais aussi son travail sur la matière : on différencie bien le mur de pierre effrité de la solide moulure dorée (la réalisateur a d’ailleurs fait sa mise au point sur le décor). Enfin, la résonance religieuse est aussi sublimée d’un contraste saisissant dans la troisième image, quand D’Eon et sa promise vont se quitter, mission oblige. Cela rejoint l’incroyable ambition de Tow Ubukata citée plus haut, le tout sur 24 épisodes.

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Le maître-mot : abouti

Le script est ambitieux, nous l’avons compris. L’enjeu réside en une enquête qui deviendra un guêpier pour nos chevaliers et un puits sans fond d’interrogations pour notre héros. Obliger de croiser le fer à de nombreuse reprises, D’Eon voyage de pays en pays, de royaume en royaume, devant tour à tour se cacher ou jouer de sa ressemblance avec sa sœur pour évoluer et démêler le vrai du faux. Ce jeu, extrêmement grisant, repose donc sur deux solides piliers : faire briller les séquences de réflexions, de doutes, d’échanges, tout en donnant à la réalisation un aspect plus nerveux lors des affrontements à l’épée.

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Le réalisateur Kazuhiro Furuhashi (Get Backers) livre ici une partition proche de la perfection, et ce pour plusieurs raisons. Son approche est très cinématographique. Un terme parfois utilisé à tort mais qui prend sens ici. Par cinématographique, on pense à la variété qu’il avance pour cadrer ses personnages. Son goût prononcé pour les contre-plongées et sa caméra à l’épaule sont très immersifs, et ses entrées de champs font honneur aux films de cape et d’épée. Combiné à un chara design réaliste faisant passer les personnages pour des acteurs, la production prend rapidement des allures de long-métrage. Pour la petite histoire, notez qu’à l’origine, cela devrait être le mari de Tomoni Ozaki, chargée du chara design, qui devait s’occuper du poste de designer.

“Le réalisateur m’a expliqué que les personnages ne devaient pas ressembler à des personnages de manga ou d’anime. Il fallait être fidèle, notamment pour les costumes. Je trouve que les dessins des intervallistes pour les femmes en robes est le fruit d’un travail impressionnant”

Tomomi Ozaki, la responsable du chara design

À cette beauté d’habillage s’ajoute donc une animation de grande qualité. Encore une fois, l’idée de base était gourmande puisque les combats à l’épée dont particulièrement difficiles à mettre en scène : il faut que le style et la gestuelle correspondent à l’époque. Sans aucun doute, on peut avancer que le rendu n’a rien a envier aux meilleures productions du genre, même si on est un cran en dessous d’un film comme Sword of the Stranger par exemple.

Voici une autre séquence (vidéo du bas), de Tetsuya Takeuchi. Appréciez le jeu de jambes, prenant plusieurs appuis, et celui des épaules donnant la force des estocades. Remarquable. Aussi, par le pouvoirs des Psaumes, certains protagonistes font office de chamanes et combattent via des invocations. Si ces moments n’ont rien d’emballant, ils ont le bon goût de demeurer discrets, ne virant jamais dans le grand n’importe quoi totalement fantastique.

Pour terminer, il est impossible de laisser sous silence (ho ho) la performance musicale de la compositrice Michiru Oshima. Reconnue depuis sa participation sur FMA, l’artiste livre des thèmes mélancoliques d’une grande puissance. Elle vise juste en donnant vie à des sonorités – largement nourries de violons – qui viennent soit accompagner le doute de D’Eon, soit souligner le vide dans lequel il est (Lia’s Coffin), ou au contraire magnifier une tension qui en devient palpable (Echoes of Sword). La compositrice sait tout faire, piochant dans l’ecclésiastique presque sectaire (Medmenham) pour troubler notre croyance. À titre purement personnel, c’est le thème At the End, There Still were words qui m’a le plus fasciné, car il traduit la peine du chevalier mais aussi la solidité de son abnégation, de sa témérité. Une lame écorchée mais jamais brisée, que le temps finira par abattre.

Plus loin :

Pour ceux ayant vu ou revu l’anime, Le Chevalier D’Eon est surtout un titre qui pose un regard profond sur la droiture, la fidélité et la sensibilité que l’on a sur ce qui nous est cher ou novateur. Avec les principes de la Révolution qui commence à bouillir, D’Eon ne jure que par sa fidélité au roi, faisant fi des rumeurs. De la première à la dernière minute, D’Eon ne changera pas. Il est intéressant de voir comment les mentalités et les institutions, elles, se sont effritées au fil du temps et des mouvements naissants. Son affinité avec sa sœur, le poids des “on dit” sur l’aristocratie, la guerre d’intérêts, les mensonges, les secrets d’Etat… Autant de sujets de conversations que peuvent nourrir pas mal de débats (notre forum est ouvert !).

9 La classe

Avec un récit solide s'amusant de l'histoire et un trame prenante, Le Chevalier D'Eon sait captiver le spectateur. La performance en devient d'autant plus belle grâce à une réalisation (jeu de caméras, costumes, chara design, maniement de l'épée) s'offrant un rendu de haut niveau. Tow Ubukata a réussi son pari : le divertissement n'est pas synonyme de légèreté ou de concepts rabâchés.

  • Réalisation 9
  • Animation 7,5
  • Scénario 8
  • Originalité 8
  • Musique 9
  • Design 8
  • Note public (survolez et cliquez pour voter !) (5 votes) 7.8
  • RéalisationKazuhiro Furuhashi
  • Chara-DesignTomomi Ozaki
  • StudioProduction I.G
  • MusiqueMichiru Oshima
  • Auteur originalTow Ubukata
  • GenreHistorique, fantasy
  • Date de sortie2006 (Japon) 2008 (France)
  • Diffusion-
  • EditeurKaze (et non Kazé)
  • Durée24 x 26 min
  • Langue-
  • Sous-titres-
  • BonusLes coffrets de Kazé proposent 3 livrets d'une soixantaine de pages : résumés d'épisodes, rappels historiques, présentations des personnages, interview du staff, extraits du manga... Concernant les DVD, nous avons droits aux traditionnelles B.A mais aussi de la conférence donnée par Tow Ubukata à la Maison du Japon. Enfin, deux petites entrevues avec un spécialiste de l'histoire de France concluent ce contenu vidéo plutôt très intéressant.
  • PackagingLes 3 coffrets de Kaze sont très joliment illustrés. L'enrobage est assez solide et se veut classieux, dans le ton de la série. Ces 3 digipack ont été réunis en un coffret intégral (photo en début de dossier).
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A propos de l'auteur

Bruno

Défendre les couleurs d'AnimeLand était un rêve. Il ne me reste plus qu'à rencontrer Hiroaki Samura et je pourrai partir tranquille.

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