En 2017, j’ai lu… J-Boy, de Junichi Nôjô

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Nouvel épisode d‘En 2017, j’ai lu… avec un titre qui a très peu fait parler de lui, le seinen J.Boy (parfois écrit J-Boy selon les référencements). Sorti chez Delcourt en 2014 (et en arrêt de commercialisation), ce manga en 6 tomes de Junichi Nôjô (né en 1951) fut pourtant édité 12 ans plus tôt au Japon, dans le magazine Big Comic Spirits (Homunculus, 20th Century Boys). Précisons enfin, avant d’entrer dans le vif du sujet, que le mangaka n’est pas un nouveau venu en France puisque nous avons eu l’occasion de le découvrir avec deux autres œuvres, Tokyo La fin d’un monde (Delcourt) et Dr. Koh (Casterman).

Si vous avez déjà caressé ces titres, alors J.Boy n’apparaîtra pas comme dépaysant. Avec ces faux airs d’histoires mises en scène par Ryoichi Ikegami, J-Boy s’ouvre sur une un phénomène qui a longtemps fait fantasmer la SF américaine (ou mondiale), le clonage. Jin Kazama, monstre de virtuosité au billard et boss de la plus grande organisation mafieuse du monde, créera un clone de lui-même afin de continuer d’aimer la femme qu’il aime. S’il s’est abandonné à pareille entreprise, c’est parce que sa vue à peu à peu baissé, le rendant quasiment aveugle. Surtout, le monde du billard permet à ces mafieux de régler les affaires les plus importantes. Finis les règlements de comptes dans une ruelle ou à l’arrière-salle d’un resto peu fréquantable. Ici, tout se règle sur le tapis, la queue à la main, la clope au bec et les yeux vissés sur le tapis vert. En croisant la route de la belle o’Shien, Jin s’est laissé emporté dans le torrent de l’amour, prêt à enchaîner les victoires pour garantir sa place de numéro 1 et séduire cette femme longtemps promise à un autre. Un jeu dangereux qui en vaut la chandelle, croyez-moi.

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Après cet échec de Jin, ce clone fait office de personnage principal. Le lecteur suivra la conquête d’un homme sur son identité, sur ce qui anime son âme plus que son corps (une récurrente de l’auteur) et épousera les névroses les plus dangereuses de l’amour.

Parallélisme 

Billard, Mafia, amour, clonage, vengeance…Tous ces éléments peuvent donner à J-Boy une facette très fourre-tout. Il n’en est rien. Grâce à un rythme très lent, posé, Junichi Nôjô installe avec grand naturel son histoire. À la façon d’un nouveau né, le clone Jin Kazama est sorti de prison pour être confronté à son destin et l’accepter. Le titre, par son orientation, n’interroge pas le lecteur sur la réalité ou la perspicacité des événements. Tout aussi débile et impossible soit l’idée du clonage, son utilisation ne sert qu’à mettre en opposition un homme face à son passé, face à ses choix. S’ouvrant avec une certain technicité sur l’art de jouer au billard, J.Boy traduit la discipline sous l’œil d’expert. Consommatrice de réflexions, modèle d’art cérébral, la danse du billard est décryptée avec clarté : on comprend le jeu, le découpage est suffisamment instinctif, et les personnages accompagnent du verbe leurs décisions. Par opposition à la vie, incertaine ou hasardeuse, le billard est le fruit du calcul précis, du bon dosage, de la sensibilité. En tombant sous la charme de la belle O’Shien, Jin Kazama bascule dans l’extrême, dans ce qui ne s’anticipe pas mais se cultive, l’amour. La raison contre l’irrationnel en somme.

La mission du clone, une fois le flambeau repris par rapport à son modèle, sera de défier le gang Rose Tatoo, maître du billard clandestin (et donc maître des décisions importantes, si vous avez suivis) pour rencontrer O’Shien à son tour et pérenniser son amour. Une mission qui permettra de vérifier si l’amour peut se transposer d’un homme à l’autre, quand bien même ils sont identiques.

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Nôjô, l’Ikegami du pauvre ? 

Il suffit de quelques chapitres pour faire le rapprochement avec le dessinateur de Criying Freeman. Si les styles sont très différents, le découpage et le réalisme du trait de Nôjô sont assez efficaces. Il est quasi certain que l’auteur s’est aidé de nombreuses références, mais cela ne doit pas réduire l’approche réaliste du mangaka. Les pauses de ses personnages sont magnifiques et on craque complètement devant certains acting, comme celui de Koike (voir photo du haut, personnage à lunette) et sa mâchoire décrochée. Draguant parfois l’atmosphère du réalisateur John Woo (Une balle dans la tête) mais sans sa folie, Nôjô rend une copie très aboutie sur le plan graphique. De mon point de vue, on atteint pas les hauteur de Ryoichi Ikegami, mais coller pareille baromètre de façon récurrente serait injuste. Il faut respecter le parcours de Junichi Nôjô (plus de 10 œuvres au compteur). Bien qu’il soit possiblement moins talentueux que son collègue, son style plus froid, intime et pudique accompagne comme il faut l’ambiance de J.Boy.

Gros morceau à mettre à son crédit, le travail de l’auteur sur les jeux de mains. Junichi Nôjô ne se dérobe jamais et dessine les mains sous toutes leurs coutures : tenant une cigarette ou se déformant sur le poids de la concentration lors des parties de billard. Là aussi, la documentation est certaine (ça se voit sur les gros plans) mais avec un titre prenant le billard comme fond de récit, il fallait être au niveau et l’auteur l’est.

Un dénouement inacceptable ?

Les trois premiers volumes servent de longue introduction au propos. L’aspect répétitif, une autre marque de l’auteur, n’est pas là par hasard. Pour autant, on est bien plus séduit par la seconde partie de l’intrigue, plus violente et sans concession. Les enjeux, plus importants, apporte une tension au titre dont la frénésie retombera comme un soufflé. Pour faire simple, après plusieurs petits twist très appréciables ne laissant personnes indemne, la conclusion arrive sans rien trancher, laissant le lecteur dans l’expectative la plus totale. Pour faire court, ce serait comme si le chapitre final de Dragon Ball Z (on prend un terrain connu), s’arrêté sur le combat à venir entre Gokû et Vegeta face à Buu. Il y évidemment un certain sens à cette “fin”, mais elle n’est clairement pas au niveau des dernières séquences, véritable promesse d’un moment fort.

“Si tu ne t’es pas décidé à te suicider, tu te réveilleras sur un lit crasseux, ligoté. D’abord tes reins, ensuite ton foie, et ils finiront par prélever ton cœur”

Les (lourdes) conséquences d’une défaite au billard

Tout cela ne doit pas faire oublier les intentions de l’auteur. Loquace et provocateur, le clone de Jin tranche avec l’attitude guindée et élitiste du monde du billard et/ou de la Mafia. Un message d’ambition et de fraîcheur qui vient rappeler que rien ne s’obtient sans risque. Aveuglé par la séduction d’une femme dont le charme est mortel, Jin aura tout perdu, sombrant dans la folie pour se donner une deuxième chance. Une histoire classe et soignée, mais pas suffisamment grandiose ou bien conclue pour en faire une top série.

6 Pas le boulard

En mariant l’exigence du billard au monde intransigeant de la mafia, J. Boy dépeint l'âme meurtri d'un homme face à son passé et son amour perdu de vue (dans les deux sens du terme). Si l'acte final est terriblement décevant, les fans de seinen réalistes type Stain devraient apprécier l'approche. Ça n'a pas l'ivresse des monstres du genre, mais le flacon y ressemble un peu.

  • Graphisme 8
  • Scénario 5,5
  • Originalité 6
  • Audace 5
  • Découpage 7
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  • AuteursJunichi Nôjô
  • Editeur VFDelcourt
  • Editeur VOShogakukan
  • PrépublicationBig Spirits
  • GenreMafia, SF, Thriller
  • TypeSeinen
  • Date de sortieMars 2014
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A propos de l'auteur

Bruno

Défendre les couleurs d'AnimeLand était un rêve. Il ne me reste plus qu'à rencontrer Hiroaki Samura et je pourrai partir tranquille.

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